
La Brèche au Diable
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Sommaire
Une rivière entre les rochers
À Soumont-Saint-Quentin, au nord de Falaise, le Laizon traverse une barre de Grès armoricain par un passage étroit bordé de parois abruptes. Cette entaille naturelle porte le nom de Brèche au Diable. Le contraste est saisissant avec les champs ouverts des environs : en quelques pas, le chemin rejoint un vallon encaissé, humide et largement boisé. 1 2
Le cours d’eau descend entre les rochers, forme de petites cascades et franchit plusieurs blocs tombés dans son lit. Au-dessus, deux promontoires dominent la vallée. Le site ne se résume donc pas à un point de vue : il se découvre en marchant, depuis les rives du Laizon jusqu’au plateau du Mont-Joly.
Deux histoires s’y côtoient. La géologie explique comment la rivière a creusé son passage. Les traditions locales, elles, attribuent l’ouverture de la gorge à un affrontement entre saint Quentin et le Diable.
Comment la brèche s'est formée
La Brèche au Diable est une cluse, c’est-à-dire une vallée creusée transversalement dans une barre rocheuse. Ici, le Laizon coupe les couches de Grès armoricain du flanc sud du synclinal d’Urville. Les strates inclinées et les fractures de la roche restent bien visibles sur les parois. 1
La formation du passage est liée à un phénomène appelé surimposition. La rivière coulait d’abord sur des terrains calcaires qui recouvraient les reliefs plus anciens. En poursuivant son creusement, elle a atteint les roches plissées situées dessous et a conservé la même direction, au lieu de les contourner. Le Laizon s’est ainsi enfoncé dans le grès, pourtant très résistant. 1
L’entaille atteint une bonne trentaine de mètres dans la barre rocheuse. Entre le fond de la cluse et le Mont-Joly, la différence d’altitude approche 40 mètres. La pente du cours d’eau, proche de 6 % dans ce secteur, explique son allure vive et les petites cascades visibles au fond de la gorge. 1
Un paysage protégé
La valeur paysagère du lieu est reconnue depuis près d’un siècle. Les falaises situées de part et d’autre du Laizon sont protégées depuis août 1933. Le site du Mont-Joly et de la Brèche au Diable, qui couvre 80 hectares, a ensuite été inscrit le 16 avril 1973. 2
Le 11 octobre 1974, le Tombeau de Marie Joly et la Brèche au Diable ont été classés au titre des sites sur une superficie de 12 hectares. Cette protection concerne à la fois la gorge, le plateau et le paysage qui entoure le monument funéraire. 2
La végétation a beaucoup changé l’aspect du lieu. Les bois se sont développés au cours du XXe siècle, masquant une partie des falaises. Le fond de la gorge est aujourd’hui occupé par de grands arbres, tandis que le sommet laisse place à une végétation plus basse, composée notamment d’ajoncs, de genêts et de landes. 2
Des occupations très anciennes
La Brèche au Diable n’est pas seulement un site géologique. Sa position, ses abris naturels et la présence de la rivière ont attiré les hommes pendant une très longue période. Les découvertes effectuées dans le secteur témoignent de passages ou d’occupations depuis le Paléolithique jusqu’au Moyen Âge. 2
Un abri sous roche a livré des silex taillés attribués au Paléolithique. D’autres objets renvoient au Néolithique, à l’âge du Bronze, aux périodes gauloise et gallo-romaine, puis aux époques mérovingienne et carolingienne. La documentation mentionne notamment des céramiques, des armes, des bijoux et des sépultures. 2
Près du Laizon, deux polissoirs conservent les marques laissées par le travail de la pierre. Ces blocs servaient à polir des outils en silex au Néolithique. Leurs rainures et leurs surfaces usées sont encore observables le long du parcours. 2 3
Le plateau se trouvait dans un secteur important pour l’extraction et la transformation du silex au IVe millénaire avant notre ère. Ces traces discrètes rappellent que le paysage a été fréquenté bien avant la naissance des légendes qui lui sont aujourd’hui associées. 6
Saint Quentin face au Diable
La tradition locale propose plusieurs récits pour expliquer la formation de la gorge. Dans l’un d’eux, saint Quentin veut ouvrir un passage pour faciliter l’écoulement du Laizon. Le Diable accepte de fendre la roche, mais espère obtenir l’âme de l’ermite en échange.
Saint Quentin lui soumet alors une épreuve impossible : laver une toison de bouc jusqu’à ce qu’elle devienne aussi blanche que celle d’un agneau. Le démon échoue, le saint conserve son âme et la brèche reste ouverte. 6
Une autre version, rapportée par la documentation de la DREAL, évoque le lac Poussandre, considéré comme une porte de l’Enfer. Le Diable y précipite saint Quentin, qui parvient à sortir de l’eau après avoir imploré Dieu. Autorisé à donner un ordre à son adversaire, le saint lui demande de libérer les eaux du lac. Furieux, le Diable frappe alors la barre rocheuse d’un coup de queue et ouvre la brèche. 2
Ces deux histoires appartiennent à la tradition orale. Elles ne donnent pas la même explication et n’ont pas à être réunies en un récit unique. Toutes deux traduisent surtout l’étonnement provoqué par une rivière traversant une roche aussi massive.
Marie Joly, de la scène au Mont-Joly
Au sommet du site repose Marie-Élisabeth Joly, comédienne née à Versailles le 8 avril 1761. Issue d’une famille liée au théâtre, elle monte très jeune sur scène. À sept ans, elle joue notamment Louison dans Le Malade imaginaire et Joas dans Athalie. Après avoir étudié la danse et le chant, elle rejoint en 1778 la troupe de la Montansier à Versailles. 4
Elle entre à la Comédie-Française en 1781 et devient sociétaire en 1783. Elle se fait d’abord connaître dans les rôles de soubrette du répertoire, puis interprète des personnages plus variés : Agnès dans L’École des femmes, Constance dans Inès de Castro et même le rôle-titre d’Athalie en 1790. 4
Arrêtée en 1793, elle est relâchée quelques semaines plus tard grâce à l’intervention de Talma. Elle reprend ensuite sa carrière au théâtre de la République, puis joue au théâtre Louvois et à l’Odéon. Atteinte de phtisie, elle paraît une dernière fois sur scène en janvier 1798 dans L’Oracle, avec deux de ses filles. 4
Son mariage avec Nicolas Fouquet-Dulomboy, capitaine de cavalerie et propriétaire du manoir de Poussendre, la rattache à la région. Marie Joly séjourne auprès de sa famille dans ce domaine situé au pied du Mont-Joly. Son épitaphe la décrit d’ailleurs comme une « amante de la nature ». 6
Marie Joly meurt à Paris le 5 mai 1798, à l’âge de 37 ans. Elle n’est donc pas décédée à la Brèche au Diable. Sa dépouille est ramenée en Normandie, où elle est inhumée le 3 juin suivant à Saint-Quentin-de-la-Roche, ancienne commune aujourd’hui intégrée à Soumont-Saint-Quentin. 6
Le tombeau de Marie Joly
Après la mort de la comédienne, son mari fait édifier un monument funéraire sur le point le plus élevé du plateau. Le tombeau, réalisé en 1798, est attribué au sculpteur Jacques-Philippe Lesueur, qui avait également travaillé au tombeau de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. 2 5
L’ensemble comprend un enclos, le tombeau proprement dit et une stèle. Un bas-relief représente Marie Joly allongée, grandeur nature. Le décor fait référence au deuil, mais aussi au théâtre, avec les figures de Thalie et de Melpomène, associées à la comédie et à la tragédie. 5
Le monument se tient tout près du bord rocheux, au-dessus de la gorge. Son emplacement répond à l’attachement de Marie Joly pour ce paysage, mais aussi au goût de la fin du XVIIIe siècle pour les monuments funéraires placés dans la nature.
Le tombeau et son enclos sont inscrits au titre des monuments historiques depuis 1970. Cette protection patrimoniale est distincte du classement paysager de la Brèche au Diable intervenu quelques années plus tard. 2 5
Préparer la visite
La Brèche au Diable se découvre librement à pied. Un stationnement est indiqué près de l’église de Soumont-Saint-Quentin. Le sentier nature forme une boucle de 2,9 km, réalisable en environ une heure. Il rejoint les promontoires, les polissoirs, le Laizon et les abords du Mont-Joly. 3 7
Le parcours comporte des descentes, des rochers et des secteurs qui peuvent être boueux ou glissants. Le passage le long du Laizon ne doit pas être emprunté lorsque le niveau de l’eau est élevé. De bonnes chaussures sont donc préférables, notamment après la pluie. 7
Les chiens sont admis sur le site. Certaines parties du parcours passent près de pentes abruptes ; il convient donc de rester sur les chemins et de surveiller attentivement les enfants. 3
L’accès à l’enclos du tombeau est actuellement indiqué comme fermé au public. Cette situation pouvant évoluer, il est préférable de consulter les informations de l’Office de Tourisme Falaise – Suisse Normande avant le déplacement. 6
Sources
- Inventaire national du patrimoine géologique — INPN. « Cluse de la Brèche au Diable », site BNO0357. Consulter la fiche géologique
- DREAL Normandie. « Tombeau de Marie Joly et Brèche au Diable », site classé no 14012 ; « Site du Mont-Joly et de la Brèche au Diable », site inscrit no 14088. Consulter la fiche du site classé · Consulter la fiche du site inscrit
- Normandie Tourisme. « La Brèche au Diable ». Consulter la fiche touristique
- Comédie-Française. « Marie-Élisabeth Joly ». Consulter la notice biographique
- Ministère de la Culture — POP. « Ensemble funéraire dit Tombeau de Marie Joly », notice Mérimée IA00051638 ; « tombeau de Marie Joly », notice Palissy IM14000872. Consulter la notice Mérimée · Consulter la notice Palissy
- Office de Tourisme Falaise – Suisse Normande. « La Brèche au Diable – Tombeau de Marie Joly ». Consulter la présentation du site
- Office de Tourisme Falaise – Suisse Normande. « Sentier nature de la Brèche au Diable », circuit de 2,9 km. Consulter l’itinéraire
Sources vérifiées le 21 septembre 2026.